Document stratégique · 1963

Orientation & stratégie de la lutte révolutionnaire du peuple guadeloupéen

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Au cours de la journée d'étude du 1er mai, en présence de représentants de l'AGEC, de l'A.A.C., le bureau provisoire a débattu des voies et moyens et du programme d'activités de l'année 1963. Considérant l'extrême importance de connaître concrètement pourquoi nous voulons notre libération, comment nous entendons mener notre lutte, nous avons décidé de poser quelques conclusions fondamentales qui doivent constituer l'option politique et stratégique du militant du G.O.N.G. Nous ne pouvons aller de l'avant si nous ne tombons pas tous d'accord sur l'attitude politique à observer, la méthode d'action de lutte à appliquer.

L'adoption de ce rapport engagera clairement tous les militants et sera leur constante référence jusqu'à l'intervention de données exceptionnelles capables de modifier le processus de notre lutte.

Un examen très approfondi a porté sur les questions suivantes :

  1. Lutte de masse et lutte de classe.
  2. Lutte de masse en tant que moyen de lutte révolutionnaire.
  3. La lutte révolutionnaire armée.
  4. La violence libératrice.
  5. Les exemples de lutte de libération nationale.
  6. Les possibilités concrètes de la lutte en Guadeloupe.
  7. La voie révolutionnaire de la Guadeloupe.
  8. L'établissement du programme d'action du G.O.N.G.

Voici les conclusions qui ont été dégagées.

Points 1 et 2 : de la lutte de masse en tant que moyen de lutte de libération nationale

La lutte de masse est l'entrée en action des plus larges couches de la population dans une mobilisation générale pour le triomphe d'une revendication bien définie. Elle est basée en pays sous-développé sur la recherche du mieux-être et l'aspiration à la dignité.

La lutte de masse peut être le résultat de l'organisation d'une alliance temporaire comportant des avantages immédiats pour les deux partis : la classe ouvrière et paysanne dans une société avancée d'un côté et la bourgeoisie de l'autre. En ce qui concerne la Guadeloupe, la lutte de masse doit être le résultat de l'organisation des différentes catégories sociales mobilisées sur un thème unitaire : la revendication nationale, un statut d'État souverain associé avec un programme révolutionnaire qui doit tenir compte essentiellement des intérêts de l'ensemble de la population et en premier lieu des paysans et ouvriers constituant la force motrice de la révolution. Car l'analyse dialectique permet d'affirmer que la contradiction principale est celle qui existe entre les catégories sociales du peuple dans son entier et le colonialisme et l'impérialisme français. La résolution de cette contradiction constitue le caractère national de notre lutte de libération. Des contradictions internes entre les intérêts de diverses catégories sociales existent, elles doivent tendre vers une solution acceptable pour tous, vers une responsabilité de plus en plus élargie aux couches les plus nombreuses de la population guadeloupéenne. La résolution de ces contradictions internes menées sous le nom de la lutte de classe constitue le caractère démocratique de notre lutte. Dans une stratégie générale, la lutte pour la Démocratie doit nécessairement être menée en même temps que la lutte de libération. Elle ne doit pas bloquer le travail d'organisation nationale ; bien comprise, elle ne saurait être invoquée pour rejeter les cadres nationaux capables d'apporter qualitativement et quantitativement un sérieux appoint à notre lutte.

Chaque responsable, chaque militant doit tenir compte de cette attitude politique dans le travail d'unification et d'organisation politiques. Nous faisons nôtre cette appréciation de Staline : « La force du mouvement national est fonction du degré de participation des vastes couches de la nation, du prolétariat et de la paysannerie » ; et c'est l'occasion de rappeler avec Mao le rôle des jeunes intellectuels et étudiants militant au G.O.N.G. Ils doivent aller aux masses paysannes et ouvrières pour les mobiliser et les organiser selon ces principes. Ils seront jugés, évalués non sur leurs connaissances livresques et techniques mais sur leur capacité à s'intégrer au peuple, à mener une action concrète, à réaliser une tâche définie dans le sens de cette orientation de lutte. Éduquer, mobiliser, organiser, voilà la ligne à suivre.

Position sur un des moyens de lutte de masse : le suffrage universel

Le suffrage universel doit être considéré comme une arme du peuple ; il l'utilise pour la défense de sa revendication nationale, pour exprimer à la face du monde, par le choix d'un ou plusieurs représentants authentiques, sa volonté de faire aboutir le programme défendu. Tout représentant élu démocratiquement doit obligatoirement avoir pour tâche de combattre le système de dépendance et de faire de l'agitation pour le changement de statut politique. Dans les conditions démocratiques de vote, le peuple doit participer aux élections, exprimer sa volonté, du moment que ces élections vont dans le sens de ses intérêts, et qu'il a la garantie du respect de ses suffrages. Cependant il est à noter que dans le rapport actuel des forces, le colonialisme se sert le plus souvent du geste électoral du Guadeloupéen pour cautionner, grâce à la fraude et à la force policière, les fantoches qui servent son intérêt. Le peuple doit refuser d'aller aux urnes chaque fois qu'il s'agit d'une mascarade organisée par le colonialisme, sous le joug de ses forces armées. Bien plus, il doit supprimer le moyen d'oppression par un boycott systématique et organisé de telle sorte que cette action devienne un événement politique positif pour sa lutte de libération nationale. Dans le cas d'une élection globale devant décider de l'avenir politique du peuple guadeloupéen, la position du G.O.N.G. est que la participation aux urnes ne sera valable que si toutes les garanties sont réunies par un contrôle neutre et international.

Nous voyons que l'ensemble de la lutte révolutionnaire ne saurait tendre ni uniquement, ni principalement à faire élire des représentants chargés de faire de l'agitation et de poser dans les formes constitutionnelles la Revendication Nationale. Nous constatons que les actuels « mal élus » ne pourront à aucun moment prétendre négocier au nom du peuple guadeloupéen. Nous constatons que tant que l'arme du suffrage universel ne sera pas contrôlée par le peuple, l'électoralisme doit être liquidé en tant que moyen de lutte révolutionnaire de libération nationale.

Points 3 et 4 : lutte révolutionnaire armée, violence libératrice

Tout le monde admet que le passage de la lutte politique à la lutte armée constitue un tournant extrêmement grave et important pour le salut national. Lénine nous enseigne que l'insurrection doit s'appuyer sur l'essor révolutionnaire des masses et non sur un complot. L'histoire nous enseigne que le colonialisme ne recule que devant des actions de force à l'échelle du peuple opprimé.

La force doit s'entendre aussi bien dans le sens matériel que moral. Elle se traduit par les rapports existant entre les avantages et les faiblesses des parties opposées.

Tenant compte des luttes des peuples qui se sont libérés du joug du colonialisme, des conditions spécifiques de la lutte en Guadeloupe, le G.O.N.G. admet la violence libératrice spécifique comme moyen intégré de notre lutte de libération nationale. Mais nous précisons que l'action terroriste au stade actuel ne ferait que défavoriser notre cause. Nous devons à tout prix éviter l'extermination de nos forces naissantes. Les interventions armées ne peuvent, en aucun cas, être déclenchées avant que le peuple, soutien logistique de la Révolution, ne les ait admises et rendues possibles.

L'analyse brève et comparative des forces nous montre que l'adversaire est avantagé sur les points suivants :

  • la qualité et la quantité des armes,
  • les forces de répression bien entraînées,
  • un sens élevé de l'organisation,
  • une propagande largement orchestrée à l'intérieur comme à l'extérieur.

Nos avantages :

  • Notre cause est juste. Nous luttons contre l'oppression politique, économique, sociale, pour le droit de nous diriger nous-mêmes (« souveraineté nationale »).
  • L'ensemble de notre population est d'accord pour un changement de statut.
  • La lutte se passera en tout premier lieu sur un sol où vit un peuple qui en a une parfaite connaissance et soutient ses fils.
  • Le soutien international des peuples libérés du colonialisme et des peuples du camp socialiste.
  • Les contradictions internes de l'impérialisme.

Notre faiblesse sur le plan matériel apparaît clairement. Il faut noter que ces avantages du camp colonialiste portent sur des points secondaires ; dans une évaluation dialectique correcte, le passage de l'état d'infériorité initiale à l'état de supériorité finale est possible, car notre force est, elle, capable de se développer plus vite sur les points essentiels au cours même de la lutte :

  • participation des larges masses à la lutte de libération,
  • soutien de plus en plus large de l'opinion internationale.

Ainsi apparaît une notion fondamentale à retenir : notre stratégie de lutte de libération doit être envisagée sous l'angle d'une résistance de longue durée. Toute conception née de l'impatience visant à enlever une victoire rapide serait une grave erreur et devrait être combattue.

C'est à une victoire politique que doivent tendre toutes nos forces.

Pourquoi victoire politique ? Toute lutte aboutit nécessairement à une négociation ; celle que nous visons doit entraîner des conséquences telles que le colonialisme se trouvera objectivement dans l'incapacité de poursuivre son œuvre d'exploitation et de domination, des conséquences telles que notre destin soit assuré par notre responsabilité. D'où cette notion fondamentale de penser la stratégie d'organisation du peuple comme une lutte de construction nationale. En résumé : abattre l'impérialisme, préparer les structures organisationnelles d'une Guadeloupe libre, souveraine, moderne, heureuse. Nous voyons que les conditions de succès de notre lutte révolutionnaire anticolonialiste, anti-impérialiste, de libération et de construction nationales sont précisément l'existence d'un mouvement puissant et agissant. « La révolution est impossible sans lutte nationale généralisée. »

Point 5 : des exemples de lutte de libération nationale

Nous savons que chaque révolution, chaque lutte de libération nationale est dans chacun des cas un phénomène unique, propre à telle époque historique, à tel pays — c'est-à-dire aux conditions politique, économique et physique du peuple qui mène la lutte. Cependant, nous affirmons que toutes les révolutions confirment la loi fondamentale suivante : « Il ne suffit pas, pour que la révolution ait lieu, que les masses exploitées et opprimées soient conscientes de l'impossibilité de vivre comme autrefois et réclament le changement. Il faut, pour que la révolution ait lieu, que les exploiteurs, les colonialistes et leurs suppôts ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. »

Nous décidons, non pas de mener la lutte révolutionnaire à la manière du Vietnam, de Cuba ou de l'Algérie, mais de bénéficier de leur expérience de la lutte de libération, de leur aide, de leurs apports positifs à la lutte mondiale de décolonisation.

Points 6 et 7 : possibilité concrète de la lutte, voie révolutionnaire en Guadeloupe

Sur le plan politique. L'analyse des forces politiques et sociales montre que les forces autonomistes (A.G.E.G., P.G.G., M.D.A., syndicats, personnalités progressistes) n'ont pu jusqu'à présent réaliser l'unité politique sur la base d'une lutte de libération nationale, et sur un programme minimum à contenu social et économique entraînant l'adhésion du peuple.

Mais des possibilités concrètes d'unité se dégagent. L'A.G.E.G., force nationale, offre des possibilités concrètes d'organiser la jeunesse guadeloupéenne sur une base nationale. Elle a adopté le mot d'ordre « Unité et organisation » du peuple. Les débats sur le thème de l'unité ont, malgré les divergences idéologiques, imposé à tous la lutte de libération nationale, au P.C.G. comme chez le M.D.A.

Les ouvriers guadeloupéens de Paris se regroupent au sein de l'A.G.T.A.G., afin de participer au combat de libération.

En Guadeloupe et à Paris, l'existence de groupes de jeunes révolutionnaires prouve, s'il en était besoin, que la crise générale progresse.

Sur le plan de la résistance physique. La résistance physique, l'emploi de certaines formes d'actions armées, de la violence spécifique, sont dans nos possibilités. Car pendant la guerre colonialiste menée au Vietnam par la France, pendant son combat d'extermination mené contre le peuple algérien, plusieurs générations de jeunes guadeloupéens ont servi contre leurs frères coloniaux. Ils ont compris par l'action, par la vue directe, que leur position auprès de l'oppresseur était incompatible avec leur origine, leurs aspirations. Ils sont dans la grande majorité d'accord pour risquer leur vie en pleine conscience, pour leur dignité, leur liberté, contre ces mêmes forces qui les avaient embrigadés d'office.

Mais il existe, aussi bien dans les partis de gauche, dans le camp des étudiants et bien entendu dans les rangs des valets et des personnalités, des hommes qui prônent un verbalisme révolutionnaire tendant à maintenir nos forces dans un pacifisme garanti. Il nous faut combattre ces pacifistes si nous voulons faire avancer l'idée d'une lutte réelle ; il nous faut écarter les obstacles nombreux qu'ils accumulent pour repousser indéfiniment la réalisation des conditions objectives de la lutte de libération nationale.

Notre position est que notre peuple ne se refusera pas à manier les armes, à en avoir pour défendre son droit à la liberté après que son sang ait été prélevé pour des raisons contraires à son intérêt. Dans le cas contraire, nous mériterions notre esclavage.

La conclusion qui s'impose est que la voie guadeloupéenne est celle d'une lutte politique de masse généralisée portant sur tous les plans et dans tous les domaines, utilisant tous les moyens, y compris les actions armées, la violence spécifique, dans la mesure des possibilités concrètes de la Guadeloupe.

Voici, condensées, les lignes générales de notre orientation et stratégie. Ces lignes sont pour l'instant propulsées et appliquées par le G.O.N.G. Nous espérons qu'elles seront dans leur plus grande part adoptées par le mouvement national guadeloupéen.

En ce qui concerne la lutte de masse

La phase préliminaire, dans cette étape pré-révolutionnaire actuelle, comporte une préparation systématique, impérieuse, intransigeante et accélérée des cadres révolutionnaires. L'accélération de l'histoire nous impose des mesures d'urgence et une réduction du temps de maturation. Les militants doivent rapidement apprendre les méthodes d'agitation, d'organisation, de mobilisation et de direction.

Il s'agit de développer et de renforcer l'action pour :

  • généraliser la prise de conscience ;
  • poser la revendication nationale dans tous les domaines de la vie quotidienne : sur les lieux de travail, dans les écoles, les églises, les syndicats, les partis politiques, les associations culturelles ou sportives, les sociétés mutualistes ;
  • accroître l'agitation politique afin de créer un état de tension révolutionnaire par l'édition de tracts, d'affiches, d'inscriptions sur les murs, par l'organisation de meetings, le noyautage de manifestations officielles placées sous l'égide du système. Créer et multiplier les organisations de masse pour la lutte en plein jour. Mais surtout passer à l'organisation concrète des groupes révolutionnaires, d'organisations nouvelles sur la base des catégories des activités professionnelles en y développant l'idéologie de la lutte de libération nationale avancée par le G.O.N.G. — d'où l'apparition d'organisations telles que :
    • Syndicat national,
    • Mouvement national de la jeunesse,
    • Association des artisans et des petits commerçants,
    • Union nationale des femmes.

L'union des paysans et des petits planteurs est certainement la tâche qui entraînera la phase du regroupement des forces guadeloupéennes sous une direction unifiée et à forte cohésion interne en un vaste Front Uni ou mouvement national de la Guadeloupe.

Sur la question de la violence

Le moment de son entrée en scène sera déterminé après une évaluation dialectique de nos forces, selon les conditions et les besoins de la lutte. Les militants doivent faire de la propagande pour l'action armée ou la violence afin de la préparer, de la rendre possible, puisque nous devons y recourir.

De toute évidence, il faut que les premières conditions soient remplies, ou presque en totalité, pour qu'interviennent :

  • la grève générale,
  • le boycott du commerce et de l'économie colonialiste,
  • le boycott de l'administration colonialiste en même temps que la création d'une administration parallèle guadeloupéenne,
  • le boycott des élections législatives et générales.

Les actions armées contre les institutions et corps constitués représentant concrètement la tutelle (préfecture, gendarmerie, casernes de C.R.S.…), la liquidation des traîtres, des valets, et des représentants de la tutelle, et l'insurrection.

Les actions contre les institutions administratives et économiques doivent être politiques (ex. précédents).

À l'extérieur :

  • Poser de manière systématique et claire le problème guadeloupéen et notre revendication nationale devant la conscience française.
  • Entraîner l'aide effective des organisations anticolonialistes en France par des activités concrètes de soutien en plein jour.
  • Utiliser la solidarité agissante des nations sœurs pour l'obtention d'une aide matérielle, financière et technique à la révolution guadeloupéenne. Démasquer le gouvernement français devant l'opinion publique internationale quand il prétend avoir terminé la décolonisation.
  • Dénoncer les hommes de l'ancien Front Antillo-Guyanais qui volent la représentativité de notre peuple auprès des pays du tiers monde, les arrivistes guadeloupéens liés à ces usurpateurs.
  • Préparer les techniciens à formation polymorphe pour la lutte armée, les commandos destinés à accomplir les tâches spéciales de la révolution.

La mise en route et la réussite d'une telle stratégie supposent :

  1. Une ligne politique juste : notre revendication de souveraineté nationale est juste ; le contenu social qui sera proposé à notre peuple tiendra compte essentiellement de ses intérêts, et aura un caractère démocratique.
  2. Un bloc unitaire national : notre tâche d'unité, d'organisation de tout le peuple est réalisable car elle reflète un besoin de tous les Guadeloupéens.
  3. Un plan de lutte correctement élaboré : l'engagement de tout notre peuple organisé pour se battre sur tous les plans est un gage indéniable de succès.

« Nous vaincrons »

Rangeons-nous sous la bannière du G.O.N.G. pour poursuivre la lutte contre l'impérialisme, contre le colonialisme français et ses valets locaux.