Mé 67 · La chaîne de commandement

Les responsables : Bolotte et Foccart

Introduction : pourquoi ces deux hommes ?

Les événements de mai 1967 en Guadeloupe ne sont pas une tragédie spontanée : ils sont le résultat d'une chaîne de décisions prises à Pointe-à-Pitre et à Paris. Deux hommes en occupent les deux extrémités. Le premier, Pierre Bolotte, préfet de la Guadeloupe de 1965 à 1969, commandait sur place les forces de « maintien de l'ordre » [119]. Le second, Jacques Foccart, secrétaire général de l'Élysée pour la Communauté et les Affaires africaines et malgaches, suivait la Guadeloupe de très près — de par ses attaches familiales, ses réseaux et ses intérêts personnels, comme l'établit le rapport de la mission parlementaire d'information de 2015 [67]. Comprendre leur parcours, c'est comprendre comment une grève d'ouvriers du bâtiment s'est transformée en massacre, et pourquoi celui-ci a été occulté pendant un demi-siècle.


1. Pierre Bolotte (1921-2008) : le technicien de la « pacification »

1.1. Une carrière forgée dans les guerres coloniales

Pierre Jacques Bolotte, né le 26 octobre 1921 à Neuilly-sur-Seine et mort le 23 mai 2008 à Paris, entre dans l'administration préfectorale en 1944 — sous le régime de Vichy — et est reconduit après la Libération [122][123]. Sa carrière suit fidèlement la géographie des crises impériales françaises : l'Indochine auprès du Haut-Commissaire (années 1950-1953), où il participe à la réflexion sur les formes militaro-policières de répression qui donneront naissance à la doctrine de la « guerre contre-révolutionnaire » ; l'Algérie, comme sous-préfet de Miliana (1955-1956) puis pendant la guerre, où il couvre et soutient les exactions des militaires, s'oppose au préfet Paul Teitgen et empêche la commission d'enquête menée par Maurice Garçon d'accéder aux documents demandés [122][123][120].

De 1958 à 1962, il est secrétaire général de la préfecture de La Réunion, où il développe ce que l'historien Mathieu Rigouste décrit comme une politique de « pacification » néocoloniale destinée à empêcher « le développement d'une tendance plus ou moins autonomiste » — incluant des programmes de contraception forcée et de migration organisée [120][122]. Après un passage au ministère de l'Intérieur (1963-1965), il est nommé préfet de la Guadeloupe en 1965 [123]. Son inventaire d'archives, conservé à Sciences Po, résume cette trajectoire d'un seul tenant : « De la préfecture de la Guadeloupe à la préfecture de Seine-Saint-Denis, 1965-1972 » [123].

1.2. En Guadeloupe : politique démographique et grille de lecture anti-subversive

Dès son arrivée, Bolotte tente de mettre en place, par des structures extra-légales, une politique d'avortements et de contraceptions forcés sur la population guadeloupéenne ; il échoue notamment face à l'opposition de l'évêque de l'île [122]. Sur le plan politique, il applique immédiatement aux mouvements guadeloupéens sa grille de lecture contre-insurrectionnelle : après un tour des notables, il se dit « informé et convaincu de l'existence de plusieurs petits organismes qui militaient pour l'autonomisme, et même pour l'indépendance », met en alerte les cabinets ministériels, Matignon et l'Élysée, et revient « persuadé qu'il y avait là une menace directe contre les départements français de la Caraïbe » [120].

Lors des émeutes de Basse-Terre des 20-21 mars 1967 — déclenchées par l'agression raciste d'un commerçant blanc contre un infirme noir —, Bolotte envoie police et renforts de gendarmerie, interdit toute réunion et menace « les agitateurs irresponsables ». Le gouvernement lui assure sa « pleine confiance » et lui affirme que « cette organisation séparatiste [le GONG] est à traiter sans ménagement aucun » [120].

1.3. Les 26-27 mai 1967 : l'ordre de tirer

Le 26 mai 1967, la grève des ouvriers du bâtiment achoppe à la Chambre de commerce de Pointe-à-Pitre. Après les heurts entre CRS et manifestants, le préfet, installé à la sous-préfecture voisine, donne l'ordre de « faire usage de toutes les armes » — un ordre qui couvre a posteriori des tirs à balles réelles déjà commencés [129]. Jacques Nestor, militant du GONG ciblé par les renseignements depuis mars, est abattu — « sans doute visé intentionnellement » par un policier, selon la commission d'information et de recherches mise en place en 2014 [120][121]. Deux autres manifestants tombent, une balle dans le front [120].

Bolotte exige que les manifestations soient « jugulées sans faiblesse » ; la répression dure trois jours, pendant lesquels toute personne de couleur dans la rue peut être prise pour cible [122]. Les bilans restent disputés : 7 à 8 morts selon le bilan officiel initial, 87 selon les sources administratives évoquées en 1985 par le secrétaire d'État aux DOM-TOM Georges Lemoine, 80 à plus de 200 selon les estimations d'historiens — estimation rendue ardue par la destruction d'une partie importante des archives [122]. Trente gendarmes sont blessés [122].

1.4. L'après-Guadeloupe : la matrice de l'ordre sécuritaire moderne

Loin d'être sanctionné, Bolotte poursuit sa carrière : secrétaire général à la délégation générale à la recherche scientifique et technique (1967-1969), puis premier préfet de Seine-Saint-Denis à la création du département (1969) — où il demande l'autorisation au ministère de l'Intérieur puis supervise la création de la Brigade anticriminalité (BAC), héritière de la Brigade nord-africaine (BNA), généralisée ensuite à tout le territoire [122][119]. Il sera ensuite directeur général des collectivités locales (1975-1977), dernier préfet de la région Haute-Normandie (1977-1982), conseiller-maître à la Cour des comptes (1982), avant de finir sa vie comme élu parisien et président d'une association de patrimoine [123].

C'est toute la thèse de Mathieu Rigouste : le parcours de Bolotte « retrace à lui seul la généalogie coloniale et militaire de l'ordre sécuritaire contemporain » — des techniques de contre-insurrection testées en Indochine, en Algérie et en Guadeloupe sont réimportées en métropole pour quadriller les quartiers populaires [120]. L'historien Martin Mourre cite son cas comme illustration de « ces trajectoires particulièrement répressives de hauts fonctionnaires qui se sont illustrés à la fois dans l'espace impérial et en métropole » [122].


2. Jacques Foccart (1913-1997) : le « Guadeloupéen » de l'Élysée

2.1. Le fils de planteur devenu homme de l'ombre

Jacques Koch-Foccart, né le 31 août 1913 à Ambrières (Mayenne) et mort le 19 mars 1997 à Paris, est le fils d'Elmire de Courtemanche, une béké (créole blanche) de Guadeloupe, et de Guillaume Koch-Foccart, Français d'origine alsacienne, planteur de bananes et maire de Gourbeyre [125][121]. Il passe sa petite enfance dans la plantation familiale en Guadeloupe et garde toute sa vie des liens étroits avec l'île et avec les milieux békés [125]. Sa sœur, Mme Lamare, réside en Guadeloupe ; lui-même fonde en 1944 la SAFIEX, entreprise d'import-export de bananes et fruits exotiques principalement tournée vers les Antilles, qu'il conserve jusqu'en 1991 et qui lui assure une indépendance financière totale — « Foccart ne fut jamais fonctionnaire de la République » [127][133].

Résistant, il rejoint de Gaulle et devient, avec Jacques Soustelle, l'un des fondateurs du SDECE ; en 1947, il est nommé responsable du RPF pour les Antilles et la Guyane, puis s'occupe des questions ultramarines avant de se spécialiser sur l'Afrique [125][133]. Selon le journaliste Pierre Péan (L'homme de l'ombre, 1998), « non seulement il gardera toujours une certaine prédilection pour la Guadeloupe, mais quand de Gaulle reviendra au pouvoir, il considérera cette île comme son apanage » [130].

2.2. Le tout-puissant secrétaire général

Conseiller technique du général de Gaulle à Matignon (1958) puis à l'Élysée (1959), secrétaire général de la Communauté (1960), Jacques Foccart devient en 1961 secrétaire général de la présidence de la République pour la Communauté et les Affaires africaines et malgaches, poste qu'il occupe jusqu'en 1969, puis sous Pompidou jusqu'en 1974 [128][133]. Son domaine couvre officiellement l'Afrique, les DOM-TOM, les services de renseignement et la liaison avec les formations gaullistes ; il supervise le SDECE et, officieusement, le Service d'action civique (SAC), le service d'ordre gaulliste qu'il a contribué à fonder en 1960 [128][133]. Architecte de ce qu'on appellera la « Françafrique », il entretient chaque soir un tête-à-tête avec le général dont il nourrit son Journal de l'Élysée — il est le seul conseiller à rester en fonction durant toute la présidence de Gaulle, puis à être maintenu par Pompidou [133].

Sa puissance est telle qu'un rapport confidentiel commandé en 1966 par le ministre de l'Intérieur Roger Frey sur son passé est jugé si « explosif » qu'il est enfermé dans une armoire blindée [131]. Son nom apparaît dans l'affaire Ben Barka (1965) et, selon ses détracteurs, derrière nombre de coups d'État africains [127][125].

2.3. Foccart et la Guadeloupe de 1967 : fraude électorale et couverture politique

L'implication de Foccart dans les affaires guadeloupéennes de 1967 est documentée à trois niveaux.

Les élections de mars 1967. Les législatives guadeloupéennes sont entachées de fraude : Vladimir Srnsky, commerçant blanc d'origine tchèque et agent électoral de l'UNR gaulliste, organise l'achat massif de voix pour faire battre la candidate communiste donnée favorite. Il s'en vante dans un télégramme adressé à Foccart : « Ai contribué à sauver une voix majorité gouvernementale… Ai pu éviter beaucoup de voix communistes », télégramme rendu public lors du procès des membres du GONG [130][126]. Selon les avocats de la défense, le préfet Bolotte et Srnsky se réunissaient régulièrement chez la sœur de Foccart, Mme Lamare [130]. Fait décisif : c'est ce même Srnsky qui, le 20 mars 1967, lance son chien contre le clouteur noir infirme Tersien Balzinc — l'agression raciste qui déclenche les émeutes de Basse-Terre, première étape de l'engrenage menant à mai [126][121].

Le suivi politique de la répression. La mission parlementaire d'information de 2015 conclut que « les autorités locales ont été poussées par Jacques Foccart, qui suivait plus particulièrement ce qui se passait en Guadeloupe du fait de ses réseaux, de ses attaches familiales et de ses intérêts » [67]. Ses archives personnelles (Archives nationales, fonds AG/5(1)/2089) figurent parmi les sources du rapport [124]. Dans son Journal de l'Élysée, il commente froidement le dégagement de la place de la Victoire : « Il a fallu dégager la place avec une certaine violence » [120]. Selon l'émission Rendez-vous avec X (France Inter, 7 mars 2009), l'ordre de tirer fut « au moins couvert, sinon donné » par Foccart — une hypothèse journalistique, à présenter comme telle [130].

L'étouffement judiciaire. Lors du procès des membres du GONG devant la Cour de sûreté de l'État (1968), les avocats de la défense demandent — sans succès — la comparution de Foccart comme témoin [130]. Les documents relatifs au massacre restent scellés sous le statut Secret défense jusqu'en 2017 [122].

2.4. Après de Gaulle : une influence qui survit à tout

Écarté par l'intérim d'Alain Poher en 1969, rappelé par Pompidou, évincé par Giscard en 1974 (qui le remplace par son propre bras droit René Journiac), Foccart reste le conseiller officieux des réseaux : il initie Jacques Chirac aux réseaux franco-africains, devient son « Monsieur Afrique » à Matignon pendant la cohabitation (1986-1988), anime la cellule Afrique de la mairie de Paris (1988-1995), puis est nommé « représentant personnel du président auprès des chefs d'État africains » après 1995. Chirac l'élève à la dignité de grand officier de la Légion d'honneur. Il meurt le 19 mars 1997, sans jamais avoir eu à répondre de son rôle guadeloupéen [127][133].


3. La division du travail répressif : Bolotte et Foccart en mai 1967

Le tableau croisé montre comment les deux hommes se complètent sans se confondre :

Pierre Bolotte Jacques Foccart
Position en 1967 Préfet de la Guadeloupe (1965-1969) [123] Secrétaire général de l'Élysée, Affaires africaines et malgaches (1961-1969) [128]
Niveau d'action Terrain : commande les forces de l'ordre, ordonne les tirs [129] Sommet de l'État : réseaux, renseignement, couverture politique [67]
Doctrine Contre-insurrection importée d'Indochine et d'Algérie [120] Maintien de l'ordre gaulliste dans l'empire (« apanage » antillais) [130]
Lien avec le GONG Le désigne comme « organisation séparatiste à traiter sans ménagement aucun » [120] Suit le dossier via ses réseaux ; sa présence est réclamée (en vain) au procès de 1968 [130]
Lien intime avec la Guadeloupe Aucun (haut fonctionnaire de passage) Familial et économique : mère béké, plantations, SAFIEX, sœur résidant sur l'île [125][133]
Conséquence directe Massacre des 26-28 mai ; création ultérieure de la BAC [122] Fraude électorale de mars 1967 via Srnsky ; étouffement de l'affaire [130]
Reddition de comptes Aucune — carrière poursuivie jusqu'à la Cour des comptes [123] Aucune — reste conseiller des présidents jusqu'en 1997 [133]

Le dispositif militaire des 26-27 mai, reconstitué par la mission parlementaire, illustre la dimension d'État de la répression : 150 CRS (Guadeloupe et Martinique), 300 gendarmes locaux, l'escadron de gendarmerie mobile « PUMA » venu de Bapaume (les « képis rouges »), la police locale et le 33e régiment d'infanterie de marine — l'armée n'étant toutefois engagée que pour la garde de points stratégiques [67][124].


4. Les conséquences, de 1968 à nos jours

Occultation (1967-1985). Les documents du massacre sont scellés Secret défense ; la version officielle parle d'« émeutes » et de 7 à 8 morts [122]. Il faut attendre 1985 pour que le secrétaire d'État aux DOM-TOM Georges Lemoine évoque, sur sources administratives, un bilan de 87 morts [122].

Mémoire militante (années 1970-2000). Pour la mouvance patriotique, Mé 67 devient la preuve que l'État est prêt à tirer sur la population pour conserver la Guadeloupe ; le GONG, décapité par les procès de 1968, laisse des cadres qui rebâtissent le mouvement (UTA, UGTG, UPLG). Les responsables nommés — Bolotte, Foccart — deviennent des figures de l'adversaire colonial dans toute la littérature militante [119].

Reconnaissance partielle (2014-2017). Une commission d'information et de recherches sur les événements de mai 1967 est créée en 2014 ; son rapport de 2015 confirme notamment que Jacques Nestor a « sans doute été visé intentionnellement » et que les autorités locales ont été « poussées par Jacques Foccart » [67][120]. Les archives sont déclassifiées en 2017 [122].

Revendications actuelles. En 2009, la plateforme du collectif LKP comporte parmi ses revendications des « poursuites contre les responsables des massacres de mai 67 à Pointe-à-Pitre » [130]. Aucune poursuite n'a jamais abouti : Bolotte est mort en 2008, Foccart en 1997, sans avoir eu à s'expliquer devant une juridiction [123][133]. La question de la responsabilité de l'État — et de la réparation — reste ouverte, et la circulation des techniques répressives de Bolotte (BAC, quadrillage des quartiers) fait du 26 mai 1967, selon les mots de Mathieu Rigouste, l'un des points d'origine de « l'ordre sécuritaire moderne » [120][119].


Sources principales

  • Rapport de la mission d'information de l'Assemblée nationale sur les événements de mai 1967 en Guadeloupe (2015), Vie publique [67]
  • Inventaire des archives Pierre Bolotte, Sciences Po / Archives nationales [123]
  • Mathieu Rigouste (entretien), Bondy Blog, 2023 [119]
  • « Des massacres oubliés de mai 1967 en Guadeloupe aux prémices de l'ordre sécuritaire moderne », Basta!, 2017 [120]
  • Notice « Pierre Bolotte », Wikipédia (sources croisées avec l'inventaire Sciences Po) [122]
  • Notices Jacques Foccart : Encyclopædia Universalis [127], Fondation Charles de Gaulle [128], FranceArchives [133]
  • « Foccart le guadeloupéen », Survie, 2009 (citant Pierre Péan, L'homme de l'ombre, 1998, et France Inter, Rendez-vous avec X, 2009) [130]
  • « Mai 1967 en Guadeloupe : anniversaire d'un massacre colonial », NPA-l'Anticapitaliste, 2017 [126]
  • « Foccart, l'initiateur de la Françafrique », Les Échos, 2009 [131]

Points présentés comme hypothèses et non comme faits établis : l'ordre de tirer « donné par Foccart » (hypothèse de l'émission Rendez-vous avec X, 2009) [130] ; les bilans supérieurs à 100 morts (estimations historiennes, archives partiellement détruites) [122].


Sources

  1. https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/164000717.pdf
  2. https://www.bondyblog.fr/culture/histoire/guadeloupe-mai-67-cette-histoire-recele-le-tragique-dune-revolution-manquee/
  3. https://basta.media/des-massacres-oublies-de-mai-1967-en-guadeloupe-aux-premices-de-l-ordre
  4. https://oliwonlakarayib.com/les-evenements-de-pointe-a-pitre-du-26-au-27-mai-1967-revendications-et-mouvements-autonomistes-contre-forces-de-repression/
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bolotte
  6. https://www.sciencespo.fr/histoire/sites/sciencespo.fr.histoire/files/inventaire_Pierre_Bolotte.pdf
  7. http://polices.mobiles.free.fr/crs/guadeloupe/1967%20Guadeloupe.pdf
  8. https://une-autre-histoire.org/jacques-foccart-1913-1997/
  9. https://npa-lanticapitaliste.org/opinions/international/mai-1967-en-guadeloupe-anniversaire-dun-massacre-colonial
  10. https://www.universalis.fr/encyclopedie/jacques-foccart/
  11. https://www.charles-de-gaulle.org/lhomme/biographies/jacques-foccart/
  12. https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6544
  13. https://survie.org/decolonisons/2009/185-novembre-2009/article/foccart-le-guadeloupeen
  14. https://www.lesechos.fr/2009/08/foccart-linitiateur-de-la-francafrique-474875
  15. https://francearchives.gouv.fr/fr/authorityrecord/FRAN_NP_051643