Après le GONG · page 1 sur 7

Le contexte : la Guadeloupe après 1968

Répression et exil après les procès de 1968, héritage idéologique du GONG, contexte international de la décolonisation et précurseurs du mouvement.

Le coup d'arrêt de 1967-1968

Les événements de mai 1967 — grève des ouvriers du bâtiment, fusillade du 26 mai à Pointe-à-Pitre où tombe Jacques Nestor, militant du GONG, puis répression généralisée — constituent le traumatisme fondateur de l'après-GONG. Le bilan officiel fait état de 7 à 8 morts, mais les estimations des historiens et des témoins vont jusqu'à 80, voire 200 victimes ; les archives de l'époque restent lacunaires et le chiffre exact est toujours inconnu [12][16]. Arrestations massives, perquisitions et saisies de matériel décapitent l'organisation : des militants sont tués lors des émeutes, d'autres passent à la clandestinité totale ou prennent le chemin de l'exil [16].

Les deux procès de 1968 parachèvent la défaite tout en constituant, paradoxalement, une victoire politique. En février, devant la Cour de sûreté de l'État à Paris, dix-neuf Guadeloupéens répondent d'« atteinte à l'intégrité du territoire national » pour leur propagande indépendantiste ; Sartre, Aimé Césaire et des représentants de la LDH viennent témoigner en leur faveur. Le 1er mars 1968, le jugement est clément : treize acquittements, six peines avec sursis (Serge Glaude, Claude Makouke, Pierre Sainton, Louis Théodore, Georges Baden, Rémy Flessel) ; tous seront amnistiés le 30 juin 1969 [67][71]. En avril, à Pointe-à-Pitre, le procès des « émeutiers » se tient dans une ville encore marquée par la peur [12]. « Le GONG est décapité », exulte alors France-Antilles [71]. De fait, l'organisation cesse toute activité sur le territoire : le mouvement indépendantiste naissant semble anéanti [64].

L'héritage du GONG : cadres, mémoire, matrice idéologique

L'écrasement de l'organisation ne signifie pas la disparition de son héritage. Trois legs vont structurer tout l'après-1968.

Des cadres formés. Le GONG avait agrégé une génération d'étudiants et de jeunes travailleurs, formés à l'analyse marxiste-léniniste et rompus à l'action clandestine. Ces militants ne disparaissent pas : ils se reconvertissent. Ce sont eux — associés à des exclus du PCG de la scission de 1966-1967, qui reprochaient au parti sa modération sur la question coloniale — qui vont animer, au tournant des années 1970, le « syndicalisme national » de l'UTA puis de l'UGTG [62][8].

Une matrice idéologique. Le vocabulaire forgé par le GONG — « peuple guadeloupéen », « pouvoir colonial », « indépendance nationale », refus des « urnes colonialistes » — devient la langue commune de toute la mouvance patriotique. L'UPLG, fondée en 1978, se présente ouvertement comme issue du GONG [9][15].

Un mythe fondateur. Mé 67 devient, dans la mémoire patriotique, la preuve que l'État français est prêt à tirer sur la population pour conserver la Guadeloupe. Quarante ans plus tard, l'ouverture des archives sur les tueries de mai 1967 figurera encore dans les revendications du LKP lors de la grève de 2009 [68].

Le contexte international : décolonisation, guerre froide, Cuba

L'indépendantisme guadeloupéen de l'après-1968 ne pense pas son combat en vase clos. La conférence tricontinentale de La Havane (janvier 1966), où une résolution en faveur de l'indépendance de la Guadeloupe avait été adoptée, avait déjà inscrit le GONG dans le mouvement de solidarité anti-impérialiste ; la révolution cubaine et l'action du Che Guevara servaient de modèles à toute une génération de militants anticolonialistes [12]. L'avocat martiniquais Marcel Manville, défenseur du GONG aux procès de 1968, participa personnellement à la Tricontinentale [59].

Dans les années 1970-1980, ce contexte évolue : l'accès à l'indépendance des petits territoires caribéens (Grenade 1974, Dominique 1978, Sainte-Lucie 1979, Saint-Vincent 1979, Antigua 1981, Saint-Christophe 1983) transforme la Guadeloupe en anomalie géopolitique — une « colonie » entourée d'États indépendants. La révolution grenadine de 1979, avec le New Jewel Movement de Maurice Bishop, exerce une fascination réelle sur les militants antillais. L'UPLG tente à partir de 1981 de saisir le Comité de décolonisation de l'ONU — et découvre, comme le FLNKS kanak avant elle, que la cause guadeloupéenne y est à peine connue [44].

Les précurseurs : Delgrès, le Front antillo-guyanais, l'AGEG

La filiation revendiquée par les organisations de l'après-1968 remonte plus haut que le GONG. Louis Delgrès, mort en 1802 lors de la résistance au rétablissement de l'esclavage, demeure la figure tutélaire de la résistance guadeloupéenne — le rouge des tee-shirts du LKP en 2009 était explicitement choisi en référence aux insurgés de 1802 [30].

Le Front antillo-guyanais pour l'autonomie (FAG), fondé en 1961 à Paris par Édouard Glissant, Albert Béville (plus connu sous son nom de plume Paul Niger), Justin Catayée, Paul Niger... — immédiatement dissous par le pouvoir gaulliste — est le chaînon direct entre l'autonomisme communiste et l'indépendantisme [56][68]. Albert Béville, administrateur colonial devenu anticolonialiste, définissait l'assimilation comme « le stade suprême de la colonisation » ; il meurt dans un accident d'avion en juin 1962, un an avant la naissance du GONG [68].

L'AGEG (Association générale des étudiants guadeloupéens) et le CPNJG (Comité populaire et national de la jeunesse guadeloupéenne), nés dans le milieu étudiant de Paris, forment la pépinière où le GONG recrute [55][71]. C'est de cette constellation — communisme autonomiste du PCG (1958), radicalisation étudiante (AGEG, CPNJG, journal La Vérité), clandestinité du GONG — que sortira, après 1968, la deuxième génération indépendantiste.

L'arrière-plan social : la crise des années 1970

La recomposition du mouvement se fait sur fond de crise structurelle. La départementalisation de 1946 n'a pas égalisé les droits : salaires inférieurs à ceux de l'Hexagone, chômage de masse (on parlera de 50 000 chômeurs au début des années 1970), dépendance à la canne à sucre en déclin, émigration organisée par le Bumidom [34][68]. Le Bumidom (Bureau des migrations des DOM, 1963-1981), qui canalise des dizaines de milliers de Guadeloupéens vers l'Hexagone, est dénoncé par les patriotes comme un instrument de « dépeuplement » et de « génocide culturel ».

C'est dans ce creuset que naît la grande séquence des grèves agricoles (1971, 1973, 1975), menées par l'UTA contre les usiniers et les grands propriétaires békés, qui va remettre en cause — au-delà des salaires — la présence française elle-même [8]. La « revendication nationale » émerge ainsi non pas d'abord dans les partis, mais dans les champs de canne : c'est là le grand fait de l'après-1968.


Sources

  1. https://histoire-sociale.cnrs.fr/naissance-du-syndicalisme-national-guadeloupeen-1970-1978/
  2. https://www.lutte-ouvriere.org/mensuel/article/documents-archives-la-revue-lutte-de-classe-serie-actuelle-1993-guadeloupe-les-nationalistes-a-la.html
  3. https://www.liberation.fr/debats/2018/04/02/en-guadeloupe-mai-68-est-tombe-en-67-et-il-a-ete-occulte_1640535/
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Union_populaire_pour_la_lib%C3%A9ration_de_la_Guadeloupe
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Groupe_d%27organisation_nationale_de_la_Guadeloupe
  6. https://afriquemagazine.com/elie-domota-l-anti-pwofitasyon
  7. https://combat-ouvrier.com/2025/12/20/co-n1362-20-decembre-2025-historique-episode-3-combat-ouvrier-et-les-luttes-des-annees-1970-en-guadeloupe-et-en-martinique/
  8. https://www.globalsecurity.org/military/world/para/gp-independantistes.htm
  9. https://maitron.fr/girard-rosan/
  10. https://outremermemory.com/marcel-manville/
  11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Manville
  12. https://www.lutte-ouvriere.org/mensuel/article/documents-archives-la-revue-lutte-de-classe-serie-1986-1993-trilingue-article-le-parti-communiste-guadeloupeen.html
  13. https://la1ere.franceinfo.fr/guadeloupe/fevrier-mars-avril-1968-proces-qui-ont-marque-guadeloupe-564093.html
  14. https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/164000717.pdf
  15. https://www.ldh-france.org/Guadeloupe-Mai-1967-un-drame/
  16. https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article44927