Après le GONG · page 5 sur 7

Les événements majeurs

Huit dossiers : grèves de la canne, naissance de l'UPLG, « Nuits bleues », évasion de 1985, amnistie de 1989, grève du LKP, mort de Jacques Bino, crise de novembre 2021.

1. Les grèves de la canne (1971-1978) : la revendication nationale sort des champs

Au début des années 1970, la Guadeloupe vit au rythme des grèves des ouvriers agricoles de la canne, « ces oubliés de l'histoire » : 1971, 1973, puis la très dure grève de 1975 [8]. À la tête du mouvement, l'UTA, premier syndicat guadeloupéen indépendant des centrales françaises, animée par des intellectuels révolutionnaires implantés en milieu paysan [8][68]. Les enjeux sont d'abord économiques — salaires de misère, paiement à la tâche, canne vendue « à la richesse saccharine » et non au poids — mais l'affrontement avec les usiniers et les grands propriétaires békés, et la présence des « képis rouges » patrouillant armés dans les champs, politisent le conflit jusqu'à la remise en cause de la présence française [34].

Cette séquence fonde le « syndicalisme national » : l'idée que la lutte des travailleurs guadeloupéens est indissociable de la question nationale. Elle débouche sur la création de l'UGTG (1973), sur une réforme foncière, et prépare le terrain politique de l'UPLG (1978) [68][8].

2. La fondation de l'UPLG (décembre 1978) : le GONG renaît en parti politique

Dix ans après la disparition du GONG, l'UPLG est fondée en décembre 1978 par d'anciens du GONG — parmi lesquels Lucien Perrutin et Jean Barfleur — comme son évolution sur le terrain politique [15]. Le parti s'appuie sur l'aura conquise par l'UTA et l'UGTG dans les luttes paysannes et ouvrières ; ses cadres — médecins, avocats, architectes, enseignants — se présentent comme les défenseurs des petits paysans et des ouvriers agricoles face aux sociétés sucrières françaises et aux propriétaires békés [9].

L'UPLG refuse d'abord toute participation aux élections « françaises », dont elle conteste la légitimité — fidélité à la ligne du GONG de « briser les urnes colonialistes ». C'est ce boycott que le parti abandonnera au début des années 1990, au prix d'une dispersion de la mouvance nationaliste [9].

3. Les « Nuits bleues » (1980-1987) : la décennie armée

Entre 1980 et 1987, le GLA puis l'ARC perpètrent une centaine d'attentats à l'explosif, principalement en Guadeloupe mais aussi en Martinique, en Guyane et dans l'Hexagone ; une dizaine de morts sont liées directement ou indirectement à ces actions [7][6]. Les cibles sont symboliques : bâtiments publics, préfecture, palais de justice, gendarmeries, médias (France 3, Radio Caraïbe Internationale), intérêts économiques [2][47].

La nuit du 13 au 14 novembre 1983 concentre l'image de cette époque : six attentats simultanés à travers l'archipel, une voiture piégée dans la cour de la préfecture de Basse-Terre faisant une vingtaine de blessés dont dix graves, les studios de RCI entièrement détruits après évacuation [2]. Les médias baptisent ces années les « Nuits bleues ». En décembre 1983, neuf membres de l'ARC sont inculpés ; le ministre de l'Intérieur Gaston Defferre annonce des mesures fermes [2]. La population vit alors entre « la fierté de certains de se dresser contre l'État, la solidarité, mais aussi la peur face aux bombes » [36].

Le 24 juillet 1984, le drame frappe le camp indépendantiste lui-même : quatre membres de l'UPLG meurent à Pointe-à-Pitre dans l'explosion des charges qu'ils préparaient [15]. Le 27 novembre 1984, Luc Reinette est arrêté lors d'un simple contrôle de routine, après un an de « marronnage » [11].

4. Le procès et l'évasion de 1985

En février 1985, le procès de six militants s'ouvre à Pointe-à-Pitre pour les attentats du 14 novembre 1983, tandis que des sympathisants manifestent devant le palais de justice [2]. Luc Reinette, jugé pour un attentat meurtrier attribué à l'ARC — dont il nie la responsabilité — et pour transport d'armes, est condamné à douze ans, peine portée à vingt-trois ans en appel [11].

Le dimanche 16 juin 1985, jour de la fête des pères, Reinette et trois camarades s'évadent de la prison de Basse-Terre [6]. Pendant deux ans, ils poursuivent la lutte en clandestinité, tentant même d'établir depuis le Guyana un « gouvernement provisoire guadeloupéen ». Le 21 juillet 1987, ils sont arrêtés lors d'une escale à Saint-Vincent-et-les-Grenadines et rapatriés [11][36].

5. L'amnistie de 1989 : « pardonner le passé pour préserver l'avenir »

Exclus de la loi d'amnistie générale de juillet 1988, les neuf détenus de l'ex-ARC bénéficient d'une loi spécifique : le 5 juin 1989, l'Assemblée adopte en première lecture, par 304 voix contre 221, le projet du gouvernement et les propositions d'Ernest Moutoussamy (app. PC, Guadeloupe) et de Louis Mermaz, amnistiant les infractions commises avant le 14 juillet 1988 « en relation avec une entreprise tendant à soustraire à l'autorité de la République le département de la Guadeloupe » [85]. Le texte, étendu à la Martinique, est adopté le 3 juillet ; la loi du 10 juillet 1989 entraîne la libération de Reinette et de ses camarades le 12 juillet [84][81][11].

Le garde des Sceaux Pierre Arpaillange justifie le geste par l'apaisement : depuis un an, les attentats ont cessé et le courant autonomiste s'est inséré dans le débat institutionnel. La droite dénonce, elle, une négociation « avec des poseurs de bombes » (Jean-Louis Debré) [85]. L'amnistie marque la fin de l'ARC et clôt la décennie armée.

6. La grève du LKP (20 janvier – 4 mars 2009) : 44 jours

Constitué le 5 décembre 2008 à l'appel de l'UGTG, le collectif LKP — une cinquantaine d'organisations — lance le 20 janvier 2009 une grève générale contre la vie chère et pour 200 euros d'augmentation des bas salaires [17]. Pendant 44 jours, l'économie de l'île est paralysée : piquets devant les entreprises, barrages, grève des stations-service, rassemblements nocturnes au « Bik », siège du collectif, manifestations géantes — jusqu'à 50 000 personnes à Pointe-à-Pitre le 14 février, encadrées par les tee-shirts « Sécurité LKP » [17][25][32].

Le conflit prend une dimension nationale et mémorielle : la chanson La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo fait de la revendication sociale une affirmation de peuple [32]. Le 6 février, le secrétaire d'État Yves Jégo concède une baisse du prix des carburants avant d'être rappelé à Paris, ce qui enflamme le mouvement ; la Martinique entre en grève générale à son tour [17]. La nuit du 17 au 18 février, Jacques Bino est tué. Après ses obsèques, les négociations aboutissent : l'« accord Jacques Bino » (26 février, +200 € pour les salaires jusqu'à 1,4 Smic) et l'accord général en 165 points du 4 mars mettent fin au conflit [19][25]. L'application des accords exigera ensuite de nouvelles grèves d'entreprises [17].

7. La mort de Jacques Bino (17-18 février 2009) : le martyr sans coupable

Dans la nuit du 17 au 18 février 2009, peu après minuit, Jacques Bino, 48 ans, agent fiscal et syndicaliste CGT, rentre en voiture d'un meeting du LKP lorsque des coups de feu éclatent dans une artère de Pointe-à-Pitre. Touché en pleine poitrine, il meurt ; son passager, Peter O'Brien, est indemne [26][29]. Était-il visé ? Balles perdues ? La thèse d'un « commando patronal » sera même évoquée par la défense [29].

Le choc est immense. Les obsèques du 22 février rassemblent des foules et l'ancienne candidate présidentielle Ségolène Royal ; le mouvement fait de Bino son martyr et donne son nom à l'accord salarial [26]. Mais l'enquête n'aboutit jamais : Ruddy Alexis, le seul homme inquiété, est acquitté en 2012 puis en appel en 2014. « Qui a tué Jacques Bino ? » reste une question ouverte, symbole durable de la défiance entre la Guadeloupe et l'appareil judiciaire français [26][31].

8. La révolte de novembre 2021 : l'écho inattendu de 2009

Le 15 novembre 2021, l'UGTG et un collectif d'organisations syndicales et citoyennes appellent à la grève générale illimitée contre l'obligation vaccinale des soignants et des pompiers et le passe sanitaire [40][37]. L'île bascule dans quinze jours d'émeutes : barrages, pillages, couvre-feu dès le 19 novembre, renforts de gendarmerie (GIGN, RAID) [39][37]. Le 26 novembre, le ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu annonce le report de l'obligation vaccinale et déclare — stupéfaction générale — que le gouvernement est prêt à « parler d'autonomie de la Guadeloupe » [39]. La révolte s'étend à la Martinique et ne s'achève qu'au printemps 2022 [39].

Les analystes relèvent la continuité des formes avec 2009 : mêmes pivots syndicaux (UGTG, FO, CGT), même rhétorique de la défaillance de l'État — mais, différence notable, les jeunes sont entrés d'emblée dans la violence et le LKP n'a pas joué de rôle central [37]. L'épisode révèle surtout la profondeur de la défiance accumulée — chlordécone, eau, hôpital délabré — qui fait de chaque conflit social guadeloupéen une crise potentiellement politique [39].


Sources

  1. https://la1ere.franceinfo.fr/guadeloupe/les-nuits-bleues-de-1983-un-episode-de-l-histoire-de-guadeloupe-entre-explosions-et-comba-pour-l-independance-1642942.html
  2. https://la1ere.franceinfo.fr/guadeloupe/nuits-bleues-il-y-a-39-ans-luc-reinette-s-evadait-de-la-prison-de-basse-terre-1497737.html
  3. https://www.francetvpro.fr/contenu-de-presse/39760667
  4. https://histoire-sociale.cnrs.fr/naissance-du-syndicalisme-national-guadeloupeen-1970-1978/
  5. https://www.lutte-ouvriere.org/mensuel/article/documents-archives-la-revue-lutte-de-classe-serie-actuelle-1993-guadeloupe-les-nationalistes-a-la.html
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Luc_Reinette
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Union_populaire_pour_la_lib%C3%A9ration_de_la_Guadeloupe
  8. https://combat-ouvrier.com/2026/03/19/co-n1367-14-mars-2026-guadeloupe-il-y-a-17-ans-laccord-du-4-mars-et-laccord-bino/
  9. https://la1ere.franceinfo.fr/guadeloupe/accord-du-4-mars-2009-tout-est-a-faire-parce-que-rien-n-a-ete-fait-depuis-la-greve-generale-du-lkp-selon-elie-domota-1469856.html
  10. http://lacgtg.com/notre-histoire/la-greve-generale-de-2009/
  11. https://la1ere.franceinfo.fr/guadeloupe/lkp-mort-jacques-bino-devenu-symbole-du-mouvement-lkp-681109.html
  12. https://www.lemonde.fr/societe/article/2012/06/18/le-meurtre-de-jacques-bino-pendant-le-mouvement-du-lkp-devant-les-assises_1720403_3224.html
  13. https://www.mediapart.fr/journal/france/300310/guadeloupe-qui-tue-le-syndicaliste-jacques-bino
  14. https://www.jssj.org/issue/septembre-2009-espace-public/
  15. https://combat-ouvrier.com/2025/12/20/co-n1362-20-decembre-2025-historique-episode-3-combat-ouvrier-et-les-luttes-des-annees-1970-en-guadeloupe-et-en-martinique/
  16. https://la1ere.franceinfo.fr/martinique/les-nuits-bleues-de-l-independance-un-documentaire-qui-retrace-l-histoire-de-la-lutte-armee-aux-antilles-francaises-1318156.html
  17. https://rattrapages-actu.fr/fiches-actu/crise-sanitaire-et-contestations-en-guadeloupe
  18. https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volte_de_2021-2022_dans_les_Antilles_fran%C3%A7aises
  19. https://www.ouest-france.fr/region-guadeloupe/greve-contre-l-obligation-vaccinale-en-guadeloupe-deux-pompiers-blesses-lors-d-incidents-a79ca11a-46b2-11ec-ac28-0bb94b895f88
  20. https://fr.wikipedia.org/wiki/Groupe_de_lib%C3%A9ration_arm%C3%A9e
  21. https://www.ldh-france.org/Guadeloupe-Mai-1967-un-drame/
  22. https://www.senat.fr/rap/1989-1990/i1989_1990_0112.pdf
  23. https://www.universalis.fr/evenement/3-8-juillet-1989-amnistie-pour-les-seuls-independantistes-antillais/
  24. https://www.lemonde.fr/archives/article/1989/06/07/amnistie-pour-les-independantistes-de-la-guadeloupe-et-de-la-martinique_4140661_1819218.html